Soleil Noir

Entre 12h16 et 12h34, le 11 août, de part et d'autre d'une ligne Fécamp-Noyon-Sarreguemines, 5000 communes françaises seront tours à tours plongée dans la nuit à cause d'un bogue céleste appelé "éclipse". Le soleil qui brille pour tout le monde, surtout dans le Sud, disparaîtra aux yeux de tout le monde, surtout dans le nord. Si tout ce passe bien - et il n'y a aucune raison pour que cela se passe mal - un cercle de feu sera comme un rehaut d'or autour d'un disque noir, le vent se lèvera soudain, le temps fraîchira, les oiseaux se tairont, les chiens gémiront, les étoiles s'allumeront, une ombre immense galopera sur la plaine, avalant bêtes et gens, et cela vous est offert, notamment, par les cafés Jacques Vabre.

La marche de l'univers patronnée par de grandes marques, c'est assez neuf. D'habitude, les corps célestes se débrouillent sans appui financier. Même les aérolithes. La dernière éclipse de notre pays (1961) s'est déroulée sans problèmes, avec les moyens du bord. Que c'est-il passé depuis ? Ceci : qu'il n'y a plus grand chose à parrainer sur la face de la Terre. Le dernier sportif est couvert d'autocollants. Le footballeur fait encore belle affiche mais il faut avoir gagné le mondial, et ce n'est pas tous les matins. Le cyclisme ? Oui, mais on ne doit pas se faire prendre. Je veux dire : se faire piquer. Il n'y a guère que le voile qui est sure, même par gros temps. Que, mettons, Fleury-Michon disparaisse au large du cap Horn, c'est bien dommage pour le navigateur, mais pendant deux semaines, aux JT, vous aurez des nouvelles du saucisson.

Reste l'événement. Les publicitaires adorent les événements. Les journalistes aussi. Un événement bien préparé est une assurance contre l'actualité, laquelle bouge tout le temps. En quoi elle déçoit beaucoup. Le contraste n'a jamais été aussi fort entre un événement cosmique, prévisible depuis Ptolémée, et une actualité dans les Balkans, qui est rigoureusement n'importe quoi depuis trois mois. Du bicentenaire à l'an 2000, à commémorer sans compter, à célébrer des fêtes et des anniversaires, des "nuits" et des "journées", l'homme est arrivé à une parfaite maîtrise de l'événement. La recette infaillible est au point : 1. Qu'il soit à ne pas manquer (l'expo-événement, qu'on "ne reverra pas de son vivant"); 2. Qu'il y est à cause de cela une grande presse; 3. Qu'à cause de cela on le rate; 4. Mais qu'on puisse le suivre sur un écran; 5. Que Jessye Norman chante une chanson. Le hic, c'est que le grand événement humain a un coup astronomique. Alors que  le grand événement astronomique est gratos. En raison de quoi, la conquête de l'espace publicitaire est lancée.

Le geste pionnier, ce fut, en 1986, la comète de Halley. C'était à ne pas manquer; hélas, personne ne réussit à la voir et il n'y avait pas Jessye Norman. On eut droit par la suite à ces nuits des étoiles filantes présentées en août sur France 2 par des stars indéboulonnables. Aucun cachet à verser, et moment creux de la saison : une aubaine pour le service public. Mais, à part que vous suivez cela sur un écran alors que tout se passe dehors, aucune des autres règles n'est remplie.

L'éclipse, au contraire, 1. est à ne pas manquer (la prochaine en 2081), 2. doit attirer énormément de gens, qui viendrons passer la nuit dans le nord en plein jour avant le déjeuner, 3. peut être ratée sans remords grâce à 4. un simulateur d'éclipse installé dans un train spécial, 5. s'achève sur un récital, à Reims, de Jessye Norman.

C'est, en somme, le début d'un âge nouveau : la nature, une merveille, une énigme, une conquête et, enfin, un support. Si tout se passe bien, on ira vers des opérations plus pointues. Le Gulf Stream parrainé par Chaffoteaux et Maury. Les couchers de soleil en exclusivité chez Yvon. La dissipation des brumes matinales financées par Kellog's. La dépression venue de l'atlantique et repartie grâce à Prozac. Des partenaires officiels pour la pluie, et d'autres pour le beau temps.


Vous avez tout lu ici, ou plus rien ne vous intéresse ? Alors, retournez d'où vous venez.

Bon, je pense quand même que personne aura pris au sérieux ce que je dis là, mais comme on sait jamais...

D'après un texte d'Alain Schiffres. Photo de François Gohier/Photo Researchers, Inc.
Écrivez-moi : megawave@respublica.fr
Dernière mise à jour :
14/07/99

Megawave